"Je vois moins de monde que ma grand-mère à l'EHPAD !", les jeunes aussi souffrent de solitude

Wassila Djellouli
·Journaliste lifestyle
·6 min de lecture

Le sentiment de solitude est-il seulement le lot des personnes âgées ? Loin de là d'après une toute nouvelle étude. En dépit de toute attente, les 18-24 ans sont les plus sujets à ce fléau. Et la crise du coronavirus a largement amplifié le phénomène. Trois d'entre eux ont accepté de nous parler de ce sujet tabou chez les plus jeunes d'entre nous.

Crédit Getty
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À 23 ans, Kelly* est une jeune maman au foyer, qui s'occupe depuis un an à plein temps de sa fille. Si cette dernière lui apporte beaucoup de bonheur, la jeune femme souffre d'un sentiment de solitude lancinant. “Le fait d'être seule toute la journée n'est pas évident. J'aurais parfois besoin de parler avec un adulte, d'avoir une discussion, ce qui n'est bien sûr pas possible avec mon bébé. En semaine, je vois moins de monde que ma grand-mère à l'EHPAD !”. Depuis toute petite, la Strasbourgeoise ressent des difficultés à se connecter aux autres et entretenir des amitiés. Alors lorsqu'elle a arrêté les études puis le travail, son impression d'être seule s'est amplifiée. Pourtant, Kelly ne l'est pas vraiment. Elle vit en couple, a des liens familiaux très solides, et quelques copines qu'elle voit de façon espacée.

Se sentir seul, même lorsque l’on est pas vraiment isolé

“Il y a une nuance entre l'isolement et le sentiment de solitude qui est un versant plus subjectif”, explique Djelloul Belbachir délégué général d'Astrée, association visant à recréer du lien social. Pourtant, la seconde situation n'est pas plus facile à vivre que la première. Si Kelly souffre de ce sentiment, c'est aussi de son propre aveu à cause d'une tendance à comparer sa vie à celles des autres, notamment sur les réseaux sociaux : “Je vois que les gens font des sorties ensemble, des fêtes, des anniversaires et à côté j'ai l'impression de ne rien faire, de ne pas être dans la norme”. Preuve que son sentiment de solitude ne s'appuie pas toujours sur une base tangible : elle ne l'a pas du tout ressenti durant le confinement de mars. “Étrangement, je n'en ai pas souffert à ce moment-là, car je savais que tout le monde était dans la même situation que moi”.

2020 est l'année où j'ai le moins ri et souri de ma vie ! Je me sens très seule derrière mon ordi, j'ai l'impression d'être vide

Comme elle, 27% des 18-24 ans se sentent seuls, d'après une étude Ifop pour Astrée, menée en décembre 2020. Cette tranche d'âge serait d'ailleurs la plus exposée à cette souffrance morale, avant même les 75 ans et + (16%) et ce chiffre est en augmentation. “C'est une période de fragilité. On est entre deux âges, pas encore insérés socialement. On peut avoir quitté sa famille, le couple n'est pas toujours formé et pour ceux qui ont quitté l'école, l'insertion professionnelle n'est pas encore effective” décrypte Djelloul Belbachir. Comme évoqué par Kelly, les réseaux sociaux ont leur rôle à jouer : “Nous ne sommes pas clairement sûrs qu'ils créent de la solitude, mais quand on se sent déjà seul, ils amplifient le phénomène”. Les étudiants sont les premiers touchés par ce dernier. 28% d'entre eux se sentent toujours ou souvent seuls et les trois quarts font l'expérience de la solitude “toujours ou parfois”.

Vidéo. Coronavirus : la détresse des étudiants

Les étudiants en première ligne, surtout depuis la crise sanitaire

Depuis le coronavirus, certains se retrouvent même dans une grande détresse. Deux tiers des étudiants indiquent ainsi souffrir davantage de solitude depuis le début de la crise sanitaire. “2020 est l'année où j'ai le moins ri et souri de ma vie !”, s'exclame Cloé, 21 ans, en licence de droit. “Même en vivant en famille ou en colocation, on voit les mêmes personnes tous les jours, on se renferme dans un quotidien qui ne bouge pas, on n'a presque plus de sujet de conversation”, explique celle qui est contrainte de suivre ses cours à distance. “Je me sens très seule derrière mon ordi, j'ai l'impression d'être vide. J'ai une grande frustration par rapport à l'association étudiante dont je suis membre. Les moments de réunions et de discussions avec les collègues me manquent beaucoup. De plus, l'impact psychologique de ne plus voir mes amis et mon copain a été très difficile, surtout durant les confinements”.

Aurore, également étudiante, raconte comment l'isolement social finit par entamer sévèrement son moral : “Je passe mon temps à ressasser les choses encore et encore. Et au bout d’un moment, j'ai tendance à remettre ma vie en question. Cela peut vite instaurer un sentiment de déprime et de non-accomplissement”. Le moment qui a été le plus difficile pour elle ? La rentrée du mois de janvier. “Après avoir retrouvé ma famille pendant les fêtes, revenir à ce quotidien où je ne vois quasiment personne n’a pas du tout été évident”.

Vidéo. Précarité, perte de sens, solitude : les étudiants manifestent

La honte d’être “sans amis” à 20 ans

Si l'on peut espérer que la situation de ces deux étudiantes soit passagère, certains jeunes semblent s'être enfoncés dans la spirale de la solitude, avant même l'irruption du covid-19 dans leur vie. Ils n'ont parfois, et depuis longtemps, aucun ami. “Une sorte de cercle vicieux se met en place. Ils ont peur de l'échec relationnel, sont plus sensibles aux signaux négatifs et de ce fait il y a un repli, et de la méfiance voire de la défiance vis à vis des autres”, détaille Djelloul Belbachir. Sur internet, des jeunes concernés par la problématique osent exprimer leurs émotions et chercher de l'aide. “J'ai 20 ans, je me mutile, je suis le mec qui pleure tous les soirs, je n'ai personne à qui me confier”, “je suis vraiment invisible et je n'en peux plus de cette souffrance”, “personne ne cherche à me voir, personne ne m'appelle, personne ne m'envoie de messages etc., je ne me sens pas normal” etc, les cris de détresse inondent les forums de discussion.

Sans l'anonymat, beaucoup n'auraient pas fait la démarche de se confier. “Deux tiers des personnes qui souffrent de solitude n'osent pas en parler. Il y a une gêne voire une honte, notamment chez les jeunes”, explique Djelloul Belbachir. En cause également, des représentations sociales erronées : difficile d'oser exprimer son sentiment de solitude à 20 ans, alors que la société n'aborde la problématique que sous l'angle du vieillissement. D'où l'utilité de la Journée des solitudes du 23 janvier, lancée par l'association Astrée. Depuis quatre ans, elle tend à combattre les idées reçues au sujet de ce fléau. Et à faire comprendre à ceux qui sont touchés, quel que soit leur âge, qu'ils ne sont pas seuls à être seuls ou à se sentir seuls.

*Le prénom du témoin a été modifié

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