Les femmes, le travail et le virus : "Je n’ai pas pu abandonner mes parents"

Lucile Bellan
·5 min de lecture

La pandémie mondiale de coronavirus sévit depuis un peu plus d’un an maintenant. En février 2021, le New York Magazine a fait sa une sur un phénomène préoccupant : des millions de femmes auraient disparu du marché du travail, par choix ou par contrainte, à cause de l’épidémie.

Les femmes, le travail et le virus
Les femmes, le travail et le virus

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Anna a 44 ans et elle est fille unique. Elle se considère aujourd’hui comme aidante familiale : "Quand j’y pense, ça fait déjà bien 10 ans que je m’occupe de mes parents. Ils sont plutôt âgés et ne sont pas en très bonne santé. Ça s’est fait naturellement. J’ai commencé à prendre des demi-journées à mon travail pour les emmener à des rendez-vous médicaux et puis à consacrer mes samedi matins à faire leurs courses pour la semaine. Pendant le confinement, j’ai vite pris la décision de m’installer chez eux. Je ne m’en sortais plus au niveau de l’organisation et du stress, entre ma vie et la leur."

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Je ne vois pas qui accepterait de se mettre en couple avec moi dans ces conditions

Pour mieux s’accorder avec ses engagements, elle raconte avoir mis sa vie sentimentale en pause : "Je suis célibataire depuis toujours mais j’ai eu quelques histoires courtes et je ne me refuse pas souvent un coup d’un soir si j’ai l’occasion. Mais au quotidien, je suis seule. Je crois que c’est aussi un choix que je n’ai pas fait, qui s’est imposé. Je ne vois pas qui accepterait de se mettre en couple avec moi dans ces conditions, je veux dire avec deux personnes âgées à charge."

Au bout d’un moment, je n’avais plus d’énergie pour rien et j’étais devenue irascible

Mais au quotidien, pendant le premier confinement, Anna est submergée. Elle décide alors de prendre une décision forte sur le plan professionnel : "Sur la question du travail, c’est encore une situation de glissement. Pendant le confinement, j’ai tenu quelques semaines chez eux en télé-travail. Mais ils me demandaient beaucoup d’attention. Non pas parce qu’ils ne sont pas capables de s’occuper tous seuls, mais bien parce qu’ils ne comprenaient pas que même si j’étais là, je n’étais pas disponible pour eux. J’ai essayé d’expliquer plusieurs fois, de m’enfermer dans une pièce. Mais j’étais constamment interrompue. Il fallait répondre à une question, aller voir l’un ou l’autre, ouvrir un bocal, des conneries de ce genre. Au bout d’un moment, je n’avais plus d’énergie pour rien et j’étais devenue irascible. J’ai décidé de faire une pause dans mon travail pour m’occuper d’eux à plein temps. Ça a été une décision dure à prendre mais je n’ai pas pu abandonner mes parents."

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Je pense que ces mois et années avec mes parents ne se rattraperont pas

La suite lui donne raison. Anna voit son quotidien se dérouler avec plus de sérénité : "Une fois que j’étais libérée de mes contraintes du travail, je me suis apaisée. J’ai adopté leur rythme, j’ai vraiment pris le temps. C’est devenu moins dur pour eux et pour moi. J’ai conscience que j’ai fait un choix un peu extrême, très loin de notre société d’aujourd’hui, mais je pense que ces mois et années avec mes parents ne se rattraperont pas. Et je ne veux pas regretter ça."

La décision d’Anna s’accompagne d’un plan financier qu’elle a voulu réaliste : "J’avais un peu d’argent de côté pour mes dépenses quotidiennes et j’ai rendu mon appartement puisque maintenant j’habite à plein temps avec mes parents. Pour l’instant, je peux ne pas trop penser à l’argent. Dans quelques mois quand ce sera plus dur, j’ai prévu d’accepter quelques missions en freelance. Le but c’est de ne pas me surcharger à nouveau. Je pense que mes parents ne comprendraient pas."

Je sais que ce que je fais est juste

Au fond, même si elle a conscience que son choix n’est pas dénué de sacrifices, elle ne le regrette pas : "Ma vie personnelle, je l’ai aussi un peu mise entre parenthèses ces derniers mois. Je ne me vois pas mentir sur ma situation pour la rendre plus glamour, ou cacher ça. Et je pense que j’ai peu de chance de tomber sur quelqu’un qui comprenne. Bref, je me préserve du jugement en privilégiant des moments de plaisir en solo. J’ai beau habiter avec mes parents, j’ai mon espace, ma chambre et ma propre salle de bain. Je ne souffre pas de promiscuité. J’ai déjà des phases où j’en avais marre, où j’avais un trop plein de mes parents, et l’impression de ne parler qu’avec eux tout le temps. Mais ce sont des moments qui ne durent pas. Je sais que ce que je fais est juste. Et même si je pense que l’état devrait aider un peu plus les aidants familiaux, je m’estime chanceuse d’avoir pu consacrer ce temps à donner à mes parents une fin de vie décente et heureuse."

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