Line Papin parle de sa fausse couche et de l'avortement : "Dans les deux cas, je le voulais mais ne le pouvais pas"

·Journaliste
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Dans un texte très intimiste, l’écrivaine Line Papin revient sur deux faits remuants de sa vie de femme : la fausse couche et l’avortement. Des événements qui ont façonné sa conscience féministe. Entretien.

À 26 ans, Line Papin est l'auteure de cinq oeuvres. La dernière, "Une vie possible" (éd. Stock), explore son corps de femme traversé d’épreuves intimes. Dans cet ouvrage, elle raconte son éveil au féminisme après avoir vécu la grossesse et avoir fait le deuil de la fausse couche et de l’avortement.

"Après la fausse couche, il y a un silence… »

Line Papin a 24 ans lorsqu'elle tombe enceinte pour la première fois. On lui annonce des jumeaux. Malgré l’enjeu vertigineux qui l’attend, son bonheur est immense. La découverte l’est tout autant. La douce surprise d’un corps vivant capable d’en accueillir un autre. C’est la découverte d’être femme qui l’émeut aussi : "Seule une femme peut voir son corps se transformer pour créer une autre vie, avoir l’exaltante ou angoissante sensation de devenir deux" décrit-elle dans les pages de son roman d’auto-fiction. Au bout de quelques semaines, le caractère palpitant de la découverte laisse place à l’émoi. Les coeurs ne battent plus. Brutalement, on lui apprend qu’elle devra subir un avortement pour "enlever" les embryons. "J’étais dévastée. Comment les choses avaient-elles pu s’enchaîner aussi vite ?". Toujours très brutalement, on l’informe d’une opération clairement évitable. Le rêve se consumera finalement "dans un filet de sang, qui coule dans les toilettes et que l’on balaie en tirant la chasse.".

Dans son récit, Line Papin décrit la transformation de son corps "glorifié de femme enceinte" à celui de "malade à qui l’on administre des médicaments." Un sentiment de bascule que vivent certaines femmes à des intensités diverses. Ce que l’autrice retranscrit surtout c’est le tabou qui entoure un évènement que la société veut "annuler" : "On appelle ça une fausse couche alors que c’est une vraie couche mais qui est interrompue." Une tendance aussi à passer sous silence ces couches qui marquent le corps de la femme. "Même si à la fin il n’y a pas eu d’enfant, il y a eu vraie transformation dans le corps, changements hormonaux, éclosion et perte de quelque chose" souligne l’écrivaine.

En 2022, en France, une grossesse sur quatre se solde par une fausse couche dans les vingt-deux premières semaines d’aménorrhée. En mars dernier, dans une tribune relayée dans le journal Le Monde, un collectif de femmes engagées appelle à "rompre ce tabou" qui "culpabilise et invisibilise" et alerte sur l’importance d’une prise en charge adaptée.

Vidéo. "Après la fausse couche, il y a un silence"

"Je n’aurais pas dû tomber enceinte. J’ai dû avorter. C’est de ma faute"

Un an après l’arrêt naturel de sa grossesse, Line Papin connaît un arrêt volontaire. Deux événements différents marqués du même sceau : celui du tabou. Autorisée légalement depuis 50 ans, l’interruption volontaire de grossesse bouscule encore notre société marquée par un héritage judéo-chrétien et une politique nataliste.

Ainsi, quand quelqu’un lui dit : "La première fois, lors de la fausse couche, vous le vouliez et vous ne le pouviez pas. Et lors de l’avortement, vous le pouviez mais vous ne le vouliez plus", l’autrice répond : "Quand je le voulais, je ne le pouvais pas la première fois. Et quand je le voulais, je ne le pouvais pas non plus la seconde fois." Dans les deux cas, il y un facteur invariable et indépendant : l’incapacité.

"Ce fait de l’incapacité", comme le définit Line Papin, est sans cesse jaugé alors qu’il est intrinsèquement personnel. Si elle est consciente de "ne pas pouvoir", la jeune femme est traversée par un sentiment de lâcheté et de culpabilité. "Quand j’arrive chez le médecin, il y a ces mots dans le texte dans lesquels je dis : "J’ai l’impression d’avoir triché, d’avoir fait n’importe quoi…", parce qu’il y avait cette conscience que je portais quelque chose qui allait éclore, que je n’étais pas capable… C’était uniquement des sentiments négatifs." À ces sentiments de lâcheté et de culpabilité, s’ajoute le poids du "silence de la société qui transforme cette culpabilité intime en honte."

Dans "Une vie possible", l’écrivaine évoque ce sentiment de culpabilité que traversent certaines femmes et en interroge ses fondements : est-il strictement personnel ou découle-t-il de l’héritage de la société, intériorisé par ses sujets ?

Vidéo. "D'où vient cette culpabilité que ressentent certaines femmes lors d'un avortement"

"Je ne comprenais pas ce que je vivais"

La culpabilité fomente-t-elle la société ou est-ce la société, son histoire et son héritage, qui culpabilisent ? Line Papin s’éloigne de la honte en se rapprochant des femmes et des ouvrages féministes écrits par plusieurs d’entre elles. Si l’IVG est un droit que l’on cherche à bâillonner, des femmes le revendiquent depuis toujours, haut et fort. Ces ouvrages essentiels et existentiels ont éveillé sa conscience féministe et lui ont fait prendre la mesure du poids politique de son corps. "Si être enceinte ne signifie pas être une femme, être enceinte m’a rappelé que j’étais une femme" témoigne-t-elle.

À mesure que les voix s'élèvent pour ne plus invisibiliser le phénomène des fausses couches, partout dans le monde, des femmes se battent pour conserver leur droit à disposer de leurs corps, à choisir de mettre ou de ne pas mettre un être au monde et ce, dans le respect de leur corps et de leur dignité.

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