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Bettina Zourli (@jeneveuxpasdenfant) : "Nous sommes dans une société dans laquelle les femmes ont un devoir de procréer"

Bettina Zourli est chercheuse et journaliste. Sur Instagram, elle est connue sous le pseudo @jeneveuxpasdenfant. Un pseudo transparent sur son non-désir d’enfant. Elle vient de publier un nouvel essai "Le temps du choix" (éd. Payot) dans lequel elle dénonce l’injonction à procréer dans nos sociétés.

Bettina Zourli est journaliste, essayiste et childfree. Sur Instagram, sous le pseudo @jeneveuxpasdenfant, elle revendique son non-désir viscéral d'enfanter. Après avoir publié en 2019 "Childfree : Je ne veux pas d'enfant", un essai dans lequel elle relate les témoignages de personnes qui ne désirent pas devenir parents, Bettina Zourli questionne la propension de la société à tolérer les childfree, sans les mettre au ban de la société. La journaliste revient avec un nouvel ouvrage "Le temps du choix" (éd. Payot).

"On me renvoie toujours à cette pathologie potentielle"

A-t-on vraiment le choix d’avoir ou non un enfant ? Bettina Zourli jette un pavé dans la mare. L’essayiste et journaliste affirme tout de go qu'"il y a une injonction à procréer". En France, en 2024, les femmes sont encore dans la position où elles n’ont d’autre choix que d’enfanter. Elle en veut pour preuve sa propre expérience personnelle. "Moi quand je dis que je suis childfree (une personne qui ne veut pas d’enfant ; ndlr), on me renvoie toujours à mon anormalité ou à cette pathologie potentielle, avec le sous-entendu que les gens normaux ou sains d’esprit font des enfants."

Si le fait de désirer un enfant est considéré dans notre société comme "inhérent à la femme", le fait de ne pas en vouloir reste une zone d’ombre. Cette différence de traitement est, selon Bettina Zourli, le signe que le temps du choix n’existe pas. Ce qui, toujours selon la spécialiste en étude de genres, peut poser un problème. En 2022, une étude Yougov montrait que 13% des Français regrettaient d’avoir des enfants. Si les personnes childfree sont sommées de se justifier sur leur non-désir d’enfant, "les personnes qui sont dans le schéma classique de construction familiale, on ne leur demande jamais pourquoi. Du coup, ils n’ont pas ce sas de réflexion" estime la chercheuse.

VIDÉO - "Quand je dis que je ne veux pas d'enfant, on me renvoie à une pathologie potentielle"

Bettina Zourli penche pour un "parcours parentalité" qui ressemblerait à un temps "de réflexion avec des groupes de parole ou des psychologues pour s’assurer que l’on a tous les outils nécessaires, et qu’on ait bien eu le temps du choix pour accéder à la parentalité".

Si l'essayiste milite pour que les gens sans enfants ne soient pas marginalisés, elle ressent le besoin de soutenir les parents, et a contrario de certains childfree, Bettina Zourli n'est pas anti-nataliste : "Je ne suis pas anti-enfant. Au contraire. Je suis très sensible aux violences faites aux enfants. Je veux juste que chacun soit libre de prendre la décision qu'il veut".

"Le grand remplacement va se concrétiser "

Ce parcours parentalité ne risque-t-il pas de faire grincer des dents ? Une situation que Bettina Zourli connaît et maîtrise. Souvent, elle est prise à partie, notamment sur les réseaux sociaux, pour son choix de vie. "Les femmes childfree dérangent parce que c’est comme si on remettait un peu tout en question. Ça fait plusieurs générations que l’on a un modèle familial qui se cristallise autour de la famille nucléaire 'papa, maman et idéalement deux enfants'. Et quand on dit qu’on ne veut pas d’enfant, c’est comme si tout s’effondrait. Des gens me disent : 'Mais, qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ?' Comme si on ne pouvait pas avoir d’autres aspirations".

Bettina Zourli est suivie par 60 000 personnes sur Instagram. Son profil (@jeneveuxpasdenfant) est un espace de parole et d’échanges entre personnes childfree, parents, mais pas seulement. Elle remarque que sa volonté de ne pas avoir d’enfant dérange non seulement les mentalités conservatrices qui l’accusent de prosélytisme anti-enfant, mais vient aussi remuer les relents racistes de notre société. Pour certains, "il y aurait un péril civilisationnel parce que les femmes blanches ne font plus assez d’enfants en Occident et que le grand remplacement va se concrétiser".

Et si, en réalité, le désir d’enfant était un devoir ? C’est la réflexion qu'étaye la journaliste dans son essai. Les récents événements semblent lui donner raison. En janvier dernier, lors de son allocution, Emmanuel Macron a évoqué le "réarmement démographique" dont la France aurait besoin pour lutter contre le recul de la natalité en France (-6,8% par rapport à 2022, selon les chiffres de l'Insee). Un discours qui, selon elle, vient accentuer la pression à procréer. "Dans le discours d’Emmanuel Macron, il y avait une idée très productiviste avec cette idée qu’il faut faire des enfants, pour faire des bras qui serviront à alimenter les industries. Il y a vraiment cette idée que l’on doit participer à un projet qui nous dépasse et donc, que le désir d’enfant finalement, on s’en fiche. En ne faisant pas d’enfant, on s’extrait d’un système et on ne veut pas participer à un projet national.". La militante féministe le reconnaît : les personnes childfree sont souvent taxées d’égoïstes en ne remplissant pas "leur devoir de société".

La responsabilité du projet national d’un pays a souvent pesé sur le dos des femmes, comme le rappelle Bettina Zourli dans son essai. Ainsi, elle mentionne qu'en 1870, lorsque la France est battue par la Prusse, Napoléon III a justifié cette défaite par le manque d’enfants en France et donc le manque de chair à canon.

Avec sa sémantique guerrière, Emmanuel Macron sous-entend l’idée qu’il faut faire des enfants pour en faire de la chair à canon pour partir à la guerre. Bien que la bataille à laquelle il fait référence soit de nature économique, l’instrumentalisation de l’utérus à des fins politiques et la pression mise sur les femmes pour procréer est un "traumatisme héréditaire".

VIDÉO - "Il y a l’idée que gérer son utérus n’est pas une question individuelle mais un projet de société"

"Banaliser le fait que l’on peut vivre heureux sans enfant"

Si la France enjoint les femmes à procréer, c’est parce qu’elle a basé son système sur la démographie et le renouvellement des générations. C’est ce qu’on appelle une société pro-nataliste.

Bettina Zourli milite pour un libre-arbitre en matière de natalité, qui passe par un changement de paradigme. "Ça amène l’idée qu’on pourrait changer de système. On oublie souvent cela mais, on est dans une société capitaliste. Ce qui veut dire que chaque système n’est pas immuable parce qu’il n’a pas toujours existé." Elle suggère de repenser la société pour être réellement dans le désir, ou non, plutôt que dans le devoir.

Un changement qui permettrait de banaliser le fait de ne pas avoir d’enfant "et que l’on peut vivre heureux sans enfant", et par conséquent de faire payer un moins lourd tribut aux femmes childfree et aux personnes qui ne peuvent pas avoir d’enfant.

VIDÉO - "Il faut banaliser l'idée que l'on peut vivre heureux sans enfant"

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