Qu'est-ce que la misogynie internalisée, ce concept évoqué par Camélia Jordana ?

Laetitia Reboulleau
·5 min de lecture
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Il y a quelques jours, sur le plateau de C à vous, Camélia Jordana expliquait avoir longtemps fait preuve de "misogynie internalisée". Le terme a eu le don de susciter l'interrogation : qu'est-ce donc encore que ce concept ? Sans surprise, il s'agit d'une emprise de plus de la société patriarcale sur les femmes, dans le but de les monter les unes contre les autres.

"Tu ne veux pas d'enfants ? Tu finiras par changer d'avis." "Tu te rends compte, elle ne s'épile même pas sous les bras !" "Je ne traîne pas avec des filles, elles sont trop chiantes." Vous êtes une femme et vous avez déjà prononcé l'une de ses phrases ? Alors, comme bon nombre de personnes, vous souffrez probablement de misogynie internalisée.

Misogynie internalisée : un concept peu connu du grand public

Le concept de misogynie internalisée n'est pas forcément nouveau, mais le terme en lui-même est peu connu du grand public. La preuve, lorsqu'elle l'a évoqué sur le plateau de C à vous, le 3 février 2021, Camélia Jordana a eu affaire à des regards étonnés. Pourtant, la chanteuse et actrice féministe en donne une excellente définition : "J'ai grandi avec l'idée que chaque femme était une concurrente, une rivale, du coup j'avais tendance à jalouser et à envier une femme qui était à un endroit où je n'arrivais pas à aller."

Vidéo. Camélia Jordana évoque son féminisme

En effet, la misogynie internalisée représente l'ensemble des comportements et propos misogynes que peuvent avoir des femmes, souvent sans même s'en rendre compte, et avec un seul objectif en tête : se conformer aux normes de la société patriarcale au sein de laquelle nous évoluons. Une attitude loin d'être anodine, selon Marie-Noëlle Bas, présidente de l'association Les Chiennes de garde : "Si le sexisme ordinaire est de plus en plus flagrant, ce n'est pas le cas des manifestations de sexisme entre femmes. Et ce qui est appelé misogynie internalisée, nous on appelle ça depuis des années "internalisation de la soumission au patriarcat".

Féministe et engagée, Marie-Noëlle Bas ne se retrouve pas vraiment dans le terme "misogynie internalisée" : "Je trouve l'expression un peu barbare, parce que je ne pense pas que ce soit de la misogynie. Je ne veux pas croire que des femmes haïssent les femmes, mais en tout cas, elles ont intériorisé terriblement le sexisme dû à la domination patriarcale." Car oui, ce phénomène est entièrement dû à la façon dont les hommes et les femmes ont été éduqués depuis toujours : "A partir du moment où le sexisme ordinaire a été mis en place dès les plus jeunes années, les filles intériorisent qu'elles sont moins bien que les garçons, et les garçons qu'ils sont meilleurs que les filles, et qu'ils n'ont donc pas droit aux mêmes choses. C'est donc absolument une question d'éducation."

Vidéo. Laura Berlingo évoque toutes les normes et injonctions qui pèsent sur notre sexalité

Des manifestations problématiques sans que l'on s'en rend compte

En effet, contrairement au sexisme "classique", la misogynie internalisée est nettement plus insidieuse, puisqu'elle est ancrée dans l'inconscient dès notre plus jeune âge. Ces réflexes ont été influencés par la société patriarcale, qui place les hommes sur un piédestal et les femmes dans un rôle de faire-valoir. D'ailleurs, Camélia Jordana l'expliquait sur le plateau de C à Vous : il faut se déconstruire et oublier ses vieux réflexes pour pouvoir sortir de ce cercle vicieux de la dépréciation entre femmes : "Ça me demande encore beaucoup de travail, mais plus j'y travaille et plus j'arrive à atteindre une grande joie quand je vois un succès d'une femme."

Car la misogynie internalisée se manifeste de bien des façons, sans que les femmes qui en font preuve n'en aient réellement conscience. Le slutshaming, les injonctions aux régimes, à l'épilation, à la maternité ? Le fait de simuler un orgasme ou de mettre son plaisir de côté pour ne pas vexer son partenaire sexuel dans le cadre d'une relation hétérosexuelle ? S'estimer "chanceuse" que son partenaire participe aux tâches domestiques alors que cela devrait aller de soi ? Juger une femme sur son apparence ? S'en prendre à la maîtresse d'un homme qui nous trompe ? Toutes ces petites choses sont des conséquences de notre éducation, qui pousse les femmes à toujours se mettre en concurrence entre elles.

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Comment lutter contre la misogynie internalisée ?

La première chose à faire pour lutter contre ce phénomène est bien évidemment de le faire connaître. La preuve ? Si la plupart des gens connaissent le principe de ce sexisme internalisé, rares sont celles et ceux qui connaissent le terme "misogynie internalisée". Et selon Marie-Noëlle Bas, la première chose à faire est d'éduquer le grand public. Et ce, dès le plus jeune âge. "Depuis toujours, les Chiennes de Garde réclament une éducation au sexisme et à la différence, puisque quand on travaille sur le sexisme, on travaille forcément sur la différence et sur l'acceptation de l'autre."

Seul problème : le manque de soutien des institutions comme des administrations. "Ce n'est pas mis en place parce que l'Education nationale ne fait pas en sorte que ce soit mis véritablement en place. On ne peut pas demander ça aux profs, ils ont déjà suffisamment de choses à faire, du coup il faudrait que ce soit les associations qui se mobilisent. Malheureusement, il y a beaucoup de proviseurs et de directeurs et directrices d'écoles qui ne veulent pas avoir d'associations qui rentrent dans leurs écoles." Heureusement, il existe un certain nombre de ressources qui permettent aux personnes intéressées de se déconstruire à ce niveau. Les réseaux sociaux sont un excellent moyen de compiler des informations, mais il existe également d'autres alternatives, telles que l'opération pédagogique Chouette, pas chouette, une série télévisée à l'intention des enfants, spécialement conçue pour les sensibiliser à la lutte contre le sexisme et au respect de la différence.

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