Inès, 26 ans, a souffert d'anorexie : "L’anorexie ce n’est pas juste une fille blanche, maigre, avec une sonde dans le nez"

À l’école, Inès était moquée par ses petits camarades sur son léger surpoids. Plus tard, ce sont les remarques de son ex petit ami qui vont la faire plonger dans l’enfer des troubles du comportement alimentaire. Aujourd’hui, à 26 ans, elle a choisi de parler sans tabou sur son combat contre l’anorexie. Pour Yahoo, elle revient sur son chemin de vie, sa fragile guérison mais aussi les signaux qui doivent alerter.

Ce jeudi 2 juin 2022, la Fédération Française Anorexie Boulimie (FFAB) organise une nouvelle journée mondiale de sensibilisation aux troubles du comportement alimentaire (TCA). D’après les chiffres de l’Assurance maladie, 10% de la population française est concernée. Parmi ces troubles, on retrouve la boulimie, l’hyperphagie boulimique ou encore l’anorexie. Une restriction alimentaire volontaire conduisant à un poids très bas et une peur intense de prendre des kilos. C’est de ce mal dont a souffert Inès pendant de nombreuses années, et contre lequel elle déploie aujourd’hui toutes ses forces pour aller mieux. Pour Yahoo, la jeune femme de 26 ans, créatrice du compte Instagram @lachetonassiette a accepté de revenir sur le début de ses troubles du comportement alimentaire.

"Je voulais être la fille la plus mince de l’école. Je suis devenue anorexique"

Tout a commencé dans ses plus jeunes années. À l’époque, Inès souffre des moqueries de ses camarades d’école sur son léger surpoids. "Du coup, le soir, je compensais tout avec la nourriture. Je faisais des crises de boulimie hyperphagiques : c’est-à-dire que je mangeais énormément mais je ne compensais pas ce que je mangeais, pas de sport ni de vomissements ou de laxatifs" se souvient-elle. Le lycée marque l’époque de son tout premier régime. Inès perd alors beaucoup de poids, et s’attire les compliments de ses camarades. C’est précisément ces réactions qui la font petit à petit basculer : "Je pense que ça a déclenché en moi le fait de me dire que c’était super bien de perdre du poids, et que les gens nous appréciaient beaucoup plus quand on est mince."

Inès construit peu à peu une estime personnelle basée sur le regard des autres, et sur cette idée que son poids influe sur leur appréciation. Et ce, à un âge où l’image occupe une place si importante que tout devient fragile. Admise en école de commerce, cette fois elle fait la rencontre d’un jeune homme avec qui elle se met en couple : "C’était un garçon qui n’arrêtait pas de parler de mon corps, de dire qu’il aimait bien que je sois mince et qu’il n’aimait pas les filles grosses." Ils se séparent, mais les phrases de son ex sont ancrées dans sa tête. "Je vais devenir la fille la plus mince de l’école, se dit-elle alors. Ce que je suis clairement devenue, parce que je suis devenue anorexique." Inès commence par retirer tout féculent de son alimentation, avant de supprimer les petits-déjeuners. Tout ceci allié à une pratique intense du sport pour compenser chacun de ses repas.

"J’étais devenue une base de données. Je connaissais toutes les calories de tous les aliments, donc je voyais vraiment ce qu’il fallait que je mange par rapport à ce que je dépensais." En plus de cette forme restrictive, l’anorexie d’Inès, comme pour beaucoup d’autres femmes, s’accompagne d’un trouble de la perception de l’image du corps avec, comme conséquence directe, des signes physiques inquiétants : "Je suis tombée jusqu’à 40 kilos, donc j’ai perdu 15 kilos. Le 34 était la taille minimum mais ça ne m’allait plus. J’étais obligée d’aller au rayon enfants. Est-ce que c’était une victoire pour moi ? J’ai un peu honte de le dire, mais oui."

"Quand on me proposait un aliment un peu sucré ou gras, j’étais incapable de le manger"

Pour autant, Inès ne se coupe pas complètement de son entourage. Mais il lui est de plus en plus difficile d’allier vie sociale et troubles du comportement alimentaire. Les repas avec ses amis se transforment en cauchemars au cours desquels ses préoccupations l’empêchent d’apprécier le moment : "Quand on me proposait un aliment un peu sucré ou gras, j’étais incapable de le manger." Inès est en hypervigilance pour donner le change face aux autres. C’est pourquoi le confinement a été pour elle un soulagement. "Génial, il ne va y avoir aucune sortie, je vais pouvoir maigrir" se réjouissait-elle.

Son quotidien est marqué par les conséquences dévastatrices de l’anorexie, psychologiques et physiques. D’abord il y a les problèmes digestifs : "Quand on ne mange pas beaucoup on ne va pas souvent aux toilettes". Et puis une importante perte de cheveux combinée à une une absence de règles, aussi appelée aménorrhée lorsque la période menstruelle disparait pendant au moins trois mois. Les menstruations régulières étant souvent le signe d’un équilibre hormonal préservé. "Encore aujourd’hui je n’ai pas retrouvé une masse capillaire normale. Quand je me coiffais je perdais beaucoup de cheveux. J’avais un début de calvitie, alopécie. Mon cycle hormonal n’est pas fou" confie Inès.

Face à tout cela, la jeune femme a presque capitulé. Elle n’a plus ses règles ? "Tant pis, je n’aurai pas d’enfants". Les sorties lui font peur ? "Tant pis je deviendrai quelqu’un qui a de l’anxiété sociale toute sa vie." Aujourd’hui encore, Inès craint la grossesse, à cause des répercussions que cela pourrait avoir sur son corps : "Quand j’étais anorexique, je me disais que dans tous les cas je n’aurai jamais d’enfant, et tant mieux en fait, parce que de toutes façons je n’accepterai pas de prendre du poids."

"S’il n’y avait pas eu le confinement, je n’aurais pas eu cet ultime déclic"

"C’est possible d’avoir un déclic" assure la jeune femme. Sa guérison à elle s’est faite en plusieurs temps. D’abord grâce à l’aide d’un médecin, mais aussi à celle de ses proches. "Ça m’a permis de prendre un peu de poids, mais je n’étais toujours pas sortie de ça. Parce que dès que j’avais ces compulsions alimentaires, j’allais forcément les compenser. J’avais peur que les gens voient que j’avais pris du poids pendant le week-end."

Et c’est finalement le confinement qui lui a permis de s’en sortir. Au cours de cette période à part où la France s’est un temps arrêtée de tourner, Inès a pu se protéger non seulement de ses angoisses à l’idée de partager des repas en extérieur, mais surtout du regard des autres. Pour "quelqu’un qui est obsédé par la nourriture", elle s’est retrouvée face à beaucoup de "stimuli". C’est là qu’elle prend du poids, 10 kilos en tout. "À la sortie du confinement, bah en fait, personne ne m’a rien dit. Et ça a été mon déclic" se souvient-elle. Et de l’assurer : "S’il n’y avait pas eu le confinement, je n’aurais pas eu cet ultime déclic qui m’a fait sortir des troubles du comportement alimentaire."

Pour autant, lorsqu’on lui demande si elle s’estime guérie, Inès tempère : "Oui et non. Oui parce que je n’ai plus de peurs par rapport à certains aliments, ni cette envie d’être mince ou ces pensées (…) Ce qui fait que j’ai peur de ne pas m’estimer guérie, c’est que je sais que j’ai eu beaucoup de rechutes et j’ai toujours ce truc en moi où je me dis ‘ça peut revenir’ (…) C’est pas le fait de prendre du poids qui va faire que tu n’es plus anorexique."

Vidéo. "Une femme grosse peut être anorexique"

Déconstruire les idées préconçues autour de l’anorexie

En France, l’anorexie concerne à peu près 1,5% de la population féminine de 15 à 35 ans selon le site Carenity. Un trouble alimentaire qui concerne plus les femmes : 1 homme en souffre pour 9 femmes. Si Inès sait combien son nouvel équilibre est fragile, elle souhaite plus que tout sensibiliser les consciences : "L’anorexie ce n’est clairement pas juste une fille blanche, maigre, avec une sonde dans le nez." L’anorexie se manifeste à travers plusieurs formes. La peur intense de prendre du poids en fait partie, mais n’implique pas forcément une ligne fine. C’est tout une dimension psychologique à prendre en compte : "À partir du moment où tu as des restrictions alimentaires et que tu as peur de certains aliments et de prendre du poids, c’est une forme d’anorexie. Et il n’y a pas besoin d’être maigre, blanche, avec une sonde dans le nez pour être considérée comme anorexique. Une personne grosse peut l’être, un homme aussi, ainsi que les personnes racisées qui sont anorexiques et qu’on ne montre pas."

"Pour moi, l’anorexie mentale c’est se restreindre sur le plat que tu manges, mais aussi se restreindre en termes de vie sociale, amicale. Moi j’avais peur de beaucoup d’aliments, de plats" explique Inès, avant de décliner les différents "termes chez les anorexiques". Il y a la "safe food", les aliments qui ne font pas peur aux malades. Et puis la "fear food", ceux qui "font stresser" et qui mettent les personnes souffrant d’anorexie dans l’incapacité de les ingurgiter. Aujourd’hui, avec le recul de son expérience, Inès dresse les signaux d’alerte concernant les troubles du comportement alimentaire.

D’abord, il y a ce refus soudain de manger une catégorie d’aliments qui, autrefois, ne posait pas problème. "L’autre signe c’est si la perte ou la prise de poids est centrale dans votre vie. Si jamais vous avez besoin de vous peser tous les jours ou plusieurs fois par jour, c’est une alerte, ce n’est pas normal" alerte-t-elle, précisant que le poids indiqué sur la balance ne devrait pas avoir d’impact "sur l’image que vous avez de vous-même, sur votre état émotionnel". Dans ces cas-là, la meilleure solution reste de se tourner vers son médecin traitant, qui sera en capacité de vous orienter vers les bons professionnels de santé.

Article : Sarah Mannaa

Interview : Carmen Barba

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