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Star Academy : les femmes minces, blanches et valides ont-elles encore le droit d'être complexées ?

Star Academy : les femmes minces, blanches et valides ont-elles encore le droit d'être complexées ? © Benjamin Decoin /Sipa /Endemol France / TF1
Star Academy : les femmes minces, blanches et valides ont-elles encore le droit d'être complexées ? © Benjamin Decoin /Sipa /Endemol France / TF1

Ce samedi 5 novembre 2022, lors du prime de la "Star Academy", le professeur de danse Yannis Marshall s'étonnait des complexes de son élève, Enola, affirmant qu'avec un corps comme le sien, il ne comprenait pas qu'elle puisse douter d'elle-même. Une formulation maladroite qui laisse entendre que les personnes au corps normé n'ont pas le droit de se plaindre. De quoi relancer l'éternel débat entre complexes et stigmatisation qui fait toujours rage au sein du mouvement body-posi.

De semaine en semaine, les téléspectateurs découvrent un peu plus les candidats de cette nouvelle édition de la "Star Academy". Beaucoup pointée du doigt pour son côté très "scolaire", presque trop rigide pour certains, Enola, 22 ans, a laissé entrevoir un côté plus sensible alors qu'elle préparait le prime de l'émission. La jeune chanteuse a chanté et dansé sur une reprise de "Fever", de Peggy Lee, au côté d'Elodie Frégé. Mais lors des répétitions, elle a fondu en larmes et confié ses complexes à son professeur de danse.

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Des moqueries traumatisantes à l'époque du collège

Face à l'étonnement de Yannis Marshall, c'est avec émotion qu'elle a évoqué son rapport difficile à son corps, notamment pendant son adolescence. "Tu sais, on est d'une génération, où ce qui est sexy, c'est des grandes formes et tout", a-t-elle expliqué. Mince, pour ne pas dire menue, Enola n'a pas le corps en sablier si populaire depuis quelques années. Aussi, pendant son adolescence, elle a subi de nombreuses moqueries : "Je ne plaisais pas aux garçons quand j'étais plus jeune, j'aimais pas trop mon corps. Je n'osais même pas aller au tableau parce qu'on allait voir mes fesses et c'était trop pour moi." Résultat, elle a du mal à se sentir "sexy", aujourd'hui encore.

Sur scène, la staracadémicienne a dansé en petite tenue, et clairement, elle n'était pas à l'aise. Si le choix de costume est un tout autre débat, une phrase de son professeur à l'issue de sa performance a marqué les internautes : "Je trouve ça dingue, avec le corps que tu as, d'être complexée." Une phrase qui ne se voulait pas méchante, évidemment. Qui se voulait même rassurante, sans doute. Mais qui tient un propos maladroit qui laisse entendre deux choses. La première, c'est qu'une personne qui a un corps normé ne devrait pas se plaindre. La seconde, c'est que si Enola avait eu un corps différent, elle aurait eu "raison" d'être complexée. Mais a-t-on vraiment besoin d'une raison pour avoir des complexes ?

Le mouvement body-posi, pas vraiment pour tous et toutes ?

Depuis plusieurs années maintenant, les militantes féministes luttent pour plus d'acceptation de tous les corps, en particulier chez les femmes, qui sont nettement plus touchées par les moqueries et les discriminations physiques que les hommes. Le mouvement body-positive ne date pourtant pas d'hier : il aurait fait son apparition à 1996, avec pour objectif d'aider les gens à avoir une meilleure image d'eux-mêmes et de les aider à se concentrer sur des sujets plus importants que des normes de beauté.

Ce mouvement qui était à l'origine destiné à la normalisation des corps non-normés – comprenez les personnes qui ne soient pas blanches, minces et valides – s'est étendu, démocratisé, et aujourd'hui, de nombreuses personnes utilisent l'étendard "body-posi" pour mieux accepter leurs complexes. Ce qui est une très bonne chose, évidemment : avoir des complexes n'est jamais une chose agréable. Mais malheureusement, la conséquence est une nouvelle invisibilisation des corps pour qui le mouvement a été créé à l'origine.

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L'art de faire la différence entre complexes et stigmatisation

Là où le bât blesse, c'est que face à un mécontentement (légitime) des personnes discriminées à cause de leur poids, de leur couleur de peau ou de leur handicap, les personnes normées leur ont répondu, en substance : "Les gros·ses n'ont pas l'apanage des complexes." Mais ce n'est pas seulement une question de complexe. La normalisation de tous les corps possède un but plus profond que la confiance en soi : permettre à celles et ceux qui subissent des stigmatisations et des discriminations d'enfin avoir accès au respect et l'acceptation.

Car c'est un fait que l'on ne peut pas nier : les personnes de couleur, en surpoids ou handicapées sont victimes de discrimination au quotidien. Elles sont jugées moins désirables, subissent plus de discrimination à l'emploi, au logement, plus de maltraitances médicales. Résumer le body-posi à une lutte contre les complexes, c'est réduire un mouvement essentiel dans la lutte contre les discriminations.

Remettre les complexes à leur place

Cela signifie-t-il que les personnes dont le corps correspond aux normes et aux diktats de notre société n'ont pas le droit d'avoir des complexes ? La réponse est non, évidemment. Tout le monde a le droit d'avoir des complexes, et de s'exprimer à ce sujet. D'ailleurs, tout le monde a des complexes, sans exception. Et derrière ces complexes, il y a le patriarcat. Car c'est malheureusement ça, le coeur du problème : les complexes des femmes sont liés à l'image de la "femme parfaite", "désirable", projetée par notre société patriarcale. Les complexes des hommes sont liés à l'image de l'homme soi-disant "virile", grand et musclé. Et la culture de la comparaison nous pousse à nous comparer, à comparer nos complexes et nos souffrances, plutôt que de s'intéresser au vrai problème : les diktats, et ceux qui nous les imposent.

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