Viols conjugaux : "On dormait dans la même pièce que des amis. J'ai dit non. Personne n'a réagi pendant qu'il me violait"

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Upset woman in bed. (Halfpoint Images via Getty Images)

1 personne sur 5 considère que forcer son conjoint à avoir des rapports n’est pas un viol. Telle est la triste conclusion de l'enquête "Les Français·e·s et les représentations sur le viol" de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie. Pourtant, les viols conjugaux sont une réalité, et représentent même 1 viol sur 3.

Pour la troisième fois depuis 2016, l'association Mémoire Traumatique et Victimologie, en association avec l'Ipsos, a dressé un état des lieux des représentations des Françaises et des Français au sujet du viol, et le moins que l'on puisse dire, c'est que les chiffres font froid dans le dos. Les différentes statistiques publiées prouvent que la culture du viol est toujours présente et que de gros efforts sont à faire pour faire comprendre à tout le monde le principe du consentement. Et que ce dernier est essentiel même au sein d'un couple.

Les viols conjugaux représentent près d'un viol sur trois

En 2022, une personne sur cinq considère encore que le fait de forcer son conjoint ou sa compagne à avoir des rapports n'est pas un viol. Le mythe du "devoir conjugal", et du fait qu'être en couple signifie que notre corps est à la disposition des envies de l'autre a donc encore de beaux jours devant lui. Il faut dire que, dans l'imaginaire collectif, les viols sont souvent commis par des individus dérangés, dans des coins sordides, pas dans l'intimité d'un couple qui s'aime. Ou qui a l'air de s'aimer.

Non seulement les viols conjugaux sont une réalité, mais en prime, ils sont bien plus fréquents que l'on pourrait le croire. Le Baromètre santé 2016 de l’INED le rappelle : 90% des viols sont commis par des personnes connues de la victime. Un chiffre complété par une enquête de l'IFOP, qui précise que 31% des viols se déroulent dans le cadre conjugal. Soit près d'un cas sur trois.

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"J'ai débuté ma vie sexuelle par un viol conjugal"

Le manque d'éducation sexuelle à destination des adolescents est souvent pointé du doigt par les associations féministes. Le principe du consentement devrait être expliqué dès le plus jeune âge, mais comme ce n'est pas le cas, de nombreux adolescents et de nombreuses adolescentes n'ont pas conscience que céder n'est pas consentir. Cette réalisation, Rebecca* l'a eue bien des années après avoir été victime d'un viol conjugal. "J'avais 17 ans, et lui 19. Je n'y connaissais rien, et il en jouait beaucoup. Je n'ai pas eu conscience que ce n'était pas normal durant toute la relation, qui a duré plus de deux ans. J'ai réalisé plus de deux ans plus tard que ce n'était pas normal."

Sa prise de conscience, la jeune femme aujourd'hui âgée de 26 ans la doit à la lecture de témoignages sur le viol conjugal. Mais elle a mis du temps à accepter que ce qu'elle avait subi était bien des viols. "Parfois je ne voulais pas coucher avec lui alors il boudait, et je cédais. Parfois c'était plus violent, directement la main dans la culotte en me disant qu'il allait me donner envie, que "l'appétit vient en mangeant". A cette époque, j'étais la seule de mes copines à avoir des relations sexuelles. Je n'avais pas d'éléments de comparaison." Et surtout, Rebecca n'était pas totalement au fait de la notion de consentement au sein du couple. "Le consentement, je pensais être au clair dessus, et je ne pensais pas que les viols pouvaient vraiment arriver dans un couple. Surtout, comme j'ai cédé plusieurs fois, et que j'ai parfois pris du plaisir. Pour moi, j'avais cédé, donc je l'avais voulu. Aujourd'hui mon avis est bien différent sur la situation." Bien des années plus tard, la jeune femme aimerait faire passer un message aux personnes qui pourraient subir la même chose qu'elle : "Malheureusement, on a souvent honte que ça nous soit arrivé, on n'ose pas en parler. Mais il ne faut pas culpabiliser. Ce n'est jamais la faute des victimes. Et la parole aide énormément."

"Mon corps a compris avant moi. Je pleurais, mais il ne s'arrêtait pas"

Clarisse* a elle aussi eu affaire à un homme qui ne respectait pas son consentement. "Il me violait régulièrement, pendant que je dormais, ou quand je n'avais pas envie de coucher avec lui", raconte la jeune femme, aujourd'hui âgée de 29 ans. Son ex avait toutefois visiblement conscience de faire quelque chose de mal, puisqu'il se justifiait après chaque rapport forcé : "Il m'expliquait que j'en avais envie, mais que je n'en avais pas conscience sur le moment", se souvient-elle. "J'étais jeune, je n'avais pas le recul et les informations que j'ai aujourd'hui. Je pensais que ça se passait comme ça pour tout le monde. Et quand j'en ai parlé à ma mère et à la sienne, elles ont minimisé la situation, affirmant que son comportement était normal."

Les viols conjugaux ont continué longtemps pour Clarisse, jusqu'à ce que ce soit son corps qui dise stop. "Mon corps a compris avant que mon cerveau ne prenne conscience que ce n'était pas normal. Une fois où il profitait de moi, je me suis mise à pleurer sans pouvoir arrêter. De gros sanglots. Mais lui ne s'est pas arrêté. Il a terminé sa petite affaire en ignorant mes larmes. Quand on en a parlé, il n'a rien voulu comprendre, ni reconnaître qu'il avait mal agi." La jeune femme a fini par rompre, fuyant cette relation plus que toxique. Avec une vraie prise de conscience : "Un non est un non, dit à haute voix ou pas. Si le partenaire en question n'est pas capable de le comprendre : il se rend coupable d'un crime."

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"Je pensais pouvoir le changer. Jusqu'au jour où il m'a violée devant nos amis"

Comme bon nombre de victimes de viol conjugal, Julie* était très jeune lorsqu'elle a été violée par son premier petit ami. "Je tiens à raconter mon histoire, car beaucoup de jeunes ne pensent pas qu'il soit possible de subir des violences conjugales à leur âge, car on montre souvent un schéma où les personnes sont plus âgées et vivent ensemble." Pendant toute la durée de sa relation avec son ex, ce dernier a enchaîné les agressions à son encontre. "D’abord des humiliations publiques, puis des insultes, ensuite dégradation d’affaires que j’aimais bien. Puis des coups. Mais à chaque fois, il revenait en s'excusant, et revenait adorable. Je me disais que je pouvais le changer."

Côté sexe, les violences étaient également présentes. "Il y a eu beaucoup de rapports sous la culpabilisation. J'ai vraiment eu le déclic un soir de Nouvel An. J’étais fâchée après lui, je lui faisais la gueule. On devait tous dormir dans une même pièce avec nos "amis" à la fin de la soirée. Et il m’a violée dans cette pièce pleine de monde, personne n’a bougé, tout le monde a fait semblant de dormir, je disais "non" et pleurais en essayant de ne pas faire trop de bruit pour "ne pas déranger"." La trentenaire en a aujourd'hui conscience : "Ma vision était totalement déformée, j'étais aveuglée. J'avais peur, mais j'étais habituée. Mais cette nuit a été un déclic pour que je parvienne enfin à partir."

Son départ n'a d'ailleurs pas été facile. "J'ai coupé tous les ponts, mais il a essayé de revenir plusieurs fois. Et ça m'a pris du temps d'admettre que c'était du viol." Féministe et très engagée, la jeune femme l'affirme : "C'est clairement mon travail de déconstruction autour de toute les injonctions patriarcales et hétéronormées qui m'a permis cette réalisation. Et ce travail de déconstruction n'est jamais fini."

"J'ai passé 30 ans à subir des viols avant de comprendre que le devoir conjugal n'existait pas"

Maria* est d'une autre génération que Julie, Clarisse et Rebecca. Aujourd'hui, cette infirmière retraitée est âgée de 67 ans. Elle est divorcée depuis 10 ans, après 30 ans passés dans une relation abusive. "Je me suis mariée à la fin des années 70, et à cette époque, je n'avais pas toutes les ressources auxquelles les femmes ont accès aujourd'hui. Moi, j'ai grandi dans cette croyance selon laquelle une femme devait obéir à son mari, y compris dans la chambre à coucher. Pendant les 30 ans qu'ont duré mon mariage, j'étais persuadée que le devoir conjugal était une réalité. Qu'il était de mon devoir d'épouse de satisfaire sexuellement mon partenaire, même quand je n'avais pas envie. Alors, je cédais. Je me laissais faire."

C'est une conversation avec sa fille qui lui a permis de sortir de cette spirale. "J'aurais aimé qu'elle ne vive jamais ça. Mais un jour, ma fille m'a confié qu'elle venait de quitter son compagnon car il lui avait imposé un rapport alors qu'elle était fatiguée. J'ai commencé par lui dire que c'était normal, que ça se passait comme ça dans un couple. Elle m'a tenu tête, et elle m'a sauvée en le faisant." Maria a tout de même essayé de sauver son couple. "J'étais très amoureuse de mon mari malgré tout, et lui était plus âgé, donc encore plus ancré dans cette vision du couple. Mais il n'a rien voulu comprendre. Il m'a dit que si je ne le satisfaisais pas, il ne me forcerait pas, mais qu'il me tromperait. Alors, je l'ai quitté." Aujourd'hui, la sexagénaire encourage les féministes dans leur lutte. "Sans toutes ces petites jeunettes qui se battent, je serais peut-être encore dans une relation abusive. Elles se battent pour nos filles, nos petites filles, et elles ont raison de le faire."

"Le problème du consentement existe aussi dans les relations homosexuelles"

La grande majorité des victimes de viol conjugal, comme la grande majorité des victimes de viol, sont des femmes. Mais cela ne signifie pas que les hommes sont à l'abri, y compris dans des relations homosexuelles. "Je vois beaucoup de gens qui disent que la communauté LGBTQIA+ est plus safe, plus déconstruite. Mais ce n'est pas toujours le cas." Mickaël* a 42 ans, et il a été violé par son ancien petit ami, il y a quelques années. "Nous étions en couple depuis cinq ans, et tout allait bien. Pour moi, c'était l'homme de ma vie. Mais j'ai commencé à suivre un traitement médical qui me flinguait toute ma libido. Et il ne l'a pas du tout bien vécu. Au bout de quelques semaines à se plaindre qu'il avait envie de baiser, il m'a imposé une première fellation en me disant que je lui devais bien ça. Que ce n'était pas parce que je n'avais pas envie de sexe que je devais le laisser sur la béquille. Que je pouvais au moins le soulager. Ça s'est reproduit plusieurs fois. Il insistait jusqu'à ce que je cède. Et à l'époque, je n'avais pas encore compris que céder n'était pas consentir."

Epuisé par la situation, Mickaël commence à fuir leur foyer, à rentrer de plus en plus tard, à se réfugier chez des proches. "Je n'ai jamais réussi à expliquer la situation à qui que ce soit. Et je n'arrivais pas à partir." Finalement, c'est son conjoint qui l'a quitté. "Il s'est mis en tête que je le trompais, et je n'ai rien fait pour le convaincre du contraire. C'était un soulagement, et je préférais avoir le mauvais rôle plutôt que de continuer à subir ce que je subissais." Aujourd'hui, s'il tient à raconter son histoire, c'est pour rappeler un point important : "Le problème du consentement existe aussi dans les relations homosexuelles."

* Dans un souci d'anonymat, les prénoms ont été changés.

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