Infidélité : arrêtons de penser que les "moches" méritent d'être trompés

Infidélité : arrêtons de penser que les
Infidélité : arrêtons de penser que les "moches" méritent d'être trompés © Getty Images

La beauté est-elle un critère de fidélité ? En théorie, la réponse "non" semble évidente face à cette question, et pourtant, à chaque fois qu'une personne qui répond aux critères de beauté de la société est victime d'adultère, tout le monde en est particulièrement étonné. Les femmes, en particulier, sont élevées dans une mentalité selon laquelle elles devraient prendre soin de leur apparence pour "garder" leur partenaire. Cela signifie-t-il que les gens considérés comme "moches" méritent d'être trompés ?

Il y a quelques jours, l'affaire Shakira-Piqué a secoué la planète people et les réseaux sociaux. Le footballeur et la chanteuse, en couple depuis de nombreuses années, sont désormais officiellement séparés, et la cause de cette rupture serait les infidélités du sportif. Un comportement répréhensible à bien des égards, évidemment, mais qui a généré son lot de commentaires sur les réseaux sociaux, à commencer par celui-ci : "Comment peut-on tromper une femme aussi belle que Shakira ?" Ce n'est pas la première fois que, dans le cadre d'un couple de stars, ce genre de réflexion a lieu. Cela avait déjà été le cas à l'époque où Jay-Z avait trompé Beyoncé. Mais au-delà de la stupéfaction, cela en dit long sur les valeurs de certaines personnes et sur l'importance qu'elles accordent à l'apparence physique.

Prendre soin de soi pour ne pas subir l'infidélité

Dans le cadre d'une relation classique monogame, l'infidélité est considérée comme l'une des pires choses que l'on puisse faire à son ou sa partenaire. De nombreuses religions considèrent l'adultère comme un péché, et d'un point de vue sociétal, les personnes infidèles sont généralement pointées du doigt. Pourtant, en grandissant, bon nombre de femmes sont éduquées dans le cliché sexiste qui affirme : "Tu as intérêt à prendre soin de toi si tu ne veux pas qu'il aille voir ailleurs." Comprenez : reste belle et mince si tu ne veux pas être trompée, sinon, tu ne pourras t'en prendre qu'à toi-même. Un bon moyen de renvoyer la faute sur les victimes. Vous avez dit gaslighting ?

Vidéo. "L’infidélité féminine est plus courant qu’on ne l’imagine. On en parle moins car c’est plus mal vu" : Rita Perse, autrice d'Adulte Air, décrypte le phénomène

"C'est sexiste pour plusieurs raisons", affirme Daisy Letourneur, autrice du livre "On ne naît pas mec, Petit traité féministe sur les masculinités", aux éditions La Découverte, et du blog La Mecxpliqueuse. "La première, c'est que les critères de ce qu'il faut faire pour "prendre soin de soi" sont beaucoup plus élevés pour les femmes que pour les hommes. Il y a tout un ensemble de soins à faire, de crèmes et autres produits à acheter, de contraintes physiques (faire du sport, un régime...) qui coûtent du temps, de l'énergie et de l'argent aux femmes. Si on ajoute à tout ça le travail domestique qui impose une double journée aux femmes, pas étonnant que beaucoup "décrochent"." Un constat partagé par Lila Adeniz, thérapeute de couple : "Bon nombre de mes clients sont composés de couples où l'homme regrette l'époque où sa femme était fraîche et pimpante, et où la femme culpabilise de ne pas avoir plus de temps pour prendre soin d'elle... Alors qu'elle fait déjà tout à la maison. La répartition inégale de la charge mentale joue forcément sur le temps libre pour se pomponner", regrette-t-elle, rejoignant la constatation de Daisy Letourneur : "Peut-être un homme qui regrette le temps où sa partenaire "prenait soin d'elle" devrait commencer par se demander combien de temps leur relation lui a pris, et qu'elle pouvait consacrer à ça auparavant."

L'amour, ça se mérite ?

"Pourriez-vous tromper votre partenaire si son apparence physique venait à ne plus correspondre à vos critères ?" A cette question, plusieurs personnes répondent par l'affirmative. C'est notamment le cas de Julie, 37 ans : "En théorie, l'infidélité n'est pas dans mes valeurs, mais c'est vrai que si mon mec venait à totalement changer d'apparence physique, je pense que je n'aurais pas de problème à coucher avec quelqu'un d'autre qui m'attire plus. Je ne l'aime pas que pour sa beauté, mais en termes de sexe, j'ai besoin d'être attirée pour ressentir de l'excitation." Pourquoi ne pas le quitter, alors, ou envisager une relation libre ? "Je l'aime trop pour qu'on se sépare, et je ne voudrais pas que lui aille voir ailleurs..." Deux poids, deux mesures ? "Oui, j'en ai bien conscience, mais c'est comme ça", affirme la trentenaire en haussant les épaules.

Richard, 24 ans, estime de son côté qu'une personne qui ne prend pas soin d'elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même. "Je fais du sport, je mange bien, je prends soin de moi pour être toujours la meilleure version de moi-même, et j'en attends autant de mes partenaires. Je pense que la peur que je puisse aller voir ailleurs encourage d'ailleurs mes copines à être toujours au top pour me garder, et je trouve ça particulièrement flatteur." Un avis que Daisy Letourneur ne partage pas : "L'idée que l'amour d'un partenaire se mérite – outre qu'elle n'est pas très romantique et peut-être pas très saine – semble particulièrement superficielle si cet amour se "mérite" en étant jolie et bien apprêtée, non ?" Et encore une fois, l'autrice pointe du doigt le sexisme de cette attitude : "Dans la tête de beaucoup d'hommes, leur partenaire amoureuse est un "prix" qu'ils ont gagné dans une grande compétition qui les oppose aux autres hommes, et ils veulent exhiber ce prix qui confirme leur statut dans la société. Dans leur tête, les femmes leur doivent donc d'être belles, sexy, charmantes... parfaites, afin que cela rejaillisse sur eux."

Vidéo. Rachel-Flore Pardo : "Les conséquences de ces violences peuvent être dramatiques et conduire à des dépressions très graves"

Des réflexions difficiles à encaisser

La thérapeute Lila Adeniz a pu constater à de nombreuses reprises à quel point le statut de "trophée" des femmes dans certaines relations pouvait devenir toxique. "Je ne compte plus le nombre de mes patientes qui sont tombées dans la dépression ou dans les troubles du comportement alimentaire parce qu'elles n'arrivaient pas à ressembler à cet idéal de la femme parfaite. Et généralement, c'est parce qu'elles ont intériorisé ça depuis leur enfance, avec leur mère qui leur disait de prendre soin d'elles pour trouver un amoureux. Puis plus tard, à l'adolescence, avec cette notion de rester jeune et belle pour continuer à plaire. Il y a un côté agiste dans tout ça, où l'on oublie que la valeur d'une personne ne s'arrête pas à son enveloppe physique."

Mélissa, 42 ans, fait partie des femmes qui ont été victime d'une infidélité, et à qui l'on a servi cet argument sur un plateau. "Mon ex m'a trompée pendant plusieurs mois avec une femme plus jeune et objectivement plus jolie, aux yeux de la société. Quand j'ai tout découvert, il m'a demandé de le pardonner, et j'ai accepté, parce que nous avons un enfant. Puis, il a commencé à me faire des réflexions comme quoi il avait fait ça parce qu'il ne me trouvait plus attirante, que mon corps avait changé à cause de ma grossesse, qu'il ne me reconnaissait plus. Et qu'il avait donc "assouvi ses besoins" dans les bras d'une femme qui le faisait bander. C'était ça, son argument : "Toi, je t'aime. Elle, elle m'excite, c'est tout." Ma mère m'a dit de me reprendre en main, certaines copines aussi. C'est finalement mon frère qui m'a fait prendre conscience de la toxicité de son attitude." Aujourd'hui, Mélissa est divorcée, et très heureuse comme ça. "Mon ex n'est au final pas très présent dans la vie de notre fille, et c'est tant mieux, parce que je refuse qu'il lui transmette les valeurs qu'il possède."

Le concept toxique du revenge body

"Le fait qu'elles doivent être belles pour mériter l'amour et la fidélité est tellement ancré dans la tête des femmes qu'elles ont tendance à oublier toutes les autres raisons pour lesquelles elles sont formidables", regrette Lila Adeniz. "Leurs valeurs, leur intelligence, leur humour, leurs réussites, leur fragilité et leur force... Parfois, j'ai envie de les secouer pour leur rappeler qu'elles méritent le meilleur, mais ce n'est malheureusement pas mon rôle. En tant que thérapeute, j'essaye juste de leur apporter les bonnes pistes pour qu'elles arrivent à cette conclusion par elles-mêmes." Le concept de la beauté comme une arme en amour ne s'arrête d'ailleurs pas à la relation, et peut même aller jusqu'après la rupture. La preuve avec le fameux "Revenge body" popularisé à l'époque par Khloé Kardashian.

Le principe ? Faire regretter à son ex de nous avoir quittée en devenant une bombe : plus mince, plus belle, plus soignée, mieux habillée... Si l'idée peut paraître jouissive sur le papier, cela montre encore une fois que pour bon nombre de personnes, c'est l'apparence physique qui prime sur tout le reste dans le cadre d'une relation. De là à dire que les "moches" (au sens de la société, évidemment, puisque chaque personne est belle à sa manière) ne méritent ni l'amour, ni la fidélité, il n'y a qu'un pas. D'autant que, ainsi que le rappelle Daisy Letourneur : "C'est une idée très naïve de croire qu'on s'engage avec quelqu'un qui restera toujours la même personne, et les changements d'apparence ne sont que l'aspect le plus superficiel de cette réalité. Il ne faut pas exclure aussi que pour beaucoup, toutes les excuses sont bonnes pour tromper leur partenaire." Que l'on ressemble à Shakira, ou pas.

A LIRE AUSSI

>> Infidélité : "Mon ex avait une femme et un gosse à 12 stations de métro de chez moi"

>> Vivez-vous dans la ville la plus infidèle de France ?

>> Simuler, c'est tromper ? "Non, c'est de l'auto-encouragement"

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles