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Harcelées au travail par leur patron : "J'ai fini par démissionner car je n'ai pas voulu ouvrir les cuisses"

Punies pour avoir refusé des avances de leur patron :
Punies pour avoir refusé des avances de leur patron : "Ils s'en prennent aux plus précaires pour leur mettre la pression". © Getty Images

Les avances d'un employeur ont beau être considérées comme du harcèlement sexuel, les femmes qui les repoussent se retrouvent parfois handicapées. Et c'est notamment le cas pour les personnes les plus précaires, qui ne peuvent pas toujours prendre le risque de porter plainte ou de quitter un emploi. Les concernées témoignent.

Le 15 mars 2023, lors de son passage dans l'émission "The View", Christina Ricci se félicitait des avancées du féminisme : "C'est vraiment génial. Nous, les femmes plus âgées, en parlons tout le temps. C'est incroyable de voir que les plus jeunes n'ont pas nécessairement à passer par là où nous sommes passées. Elles osent dire : "Je ne veux pas jouer cette scène de sexe", "Je ne veux pas être nue". Contrairement à nous à l’époque, elles peuvent fixer des limites." L'occasion pour l'actrice de révéler : "Une fois, quelqu'un a menacé de me poursuivre en justice parce que je ne voulais pas tourner cette scène de sexe d'une certaine manière. Les choses ont bien changé et cela fait plaisir à voir."

Les propos ont de quoi scandaliser, et pourtant, pour bon nombre de femmes habituées au harcèlement sexuel de leur employeur, ils n'ont rien de surprenant. Si toutes les femmes qui refusent de coucher avec leur patron ne sont pas victimes de procès (et heureusement), bon nombre d'entre elles ont conscience d'être "punies" par leurs supérieurs hiérachiques pour avoir osé dire non.

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Harcèlement sexuel au travail : le cadre légal

Les avances d'un employeur tombent sous le coup du harcèlement sexuel au travail, en particulier si elles ont lieu de manière répétée et/ou insistante. Une étude Ifop menée en 2019 dans le cadre de l'Observatoire européen du sexisme et du harcèlement sexuel au travail révélait que 55% des femmes avaient déjà été victimes de comportements répréhensibles. Le Ministère du Travail, du Plein emploi et de l'Insertion le rappelle : le harcèlement sexuel est un délit pénal : "En application de l’article 222-33 du code pénal, les auteurs de harcèlement sexuel encourent une peine de 2 ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende qui peut être portée à 3 ans d’emprisonnement et 45 000 € d’amende", lorsque les faits sont commis, notamment par une personne qui abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions.

Mais pour cela, encore faut-il porter plainte. Outre les problèmes d'accueil des victimes qui sont encore très présents dans de nombreux commissariats, de nombreuses victimes de harcèlement sexuel au travail n'osent pas porter plainte, de peur de perdre leur emploi. "C'est d'ailleurs l'une des raisons qui pousse des employeurs peu scrupuleux à harceler leurs employées les plus précaires, en sachant pertinemment qu'elles ne prendront pas le risque d'en parler à qui que ce soit", regrette une assistante sociale dans un foyer pour femmes victimes de violences, qui préfère rester anonyme. "Ici, on en voit tous les jours. Des femmes qui demandent de l'aide parce que leur patron abuse, mais qu'elles ne peuvent rien faire sous peine de se retrouver dans la galère."

"Mon refus a failli me faire perdre la garde de ma fille"

Maria*, 48 ans, fait partie de ces femmes précaires qui ont été brimées par leur employeur pour avoir refusé des avances sexuelles. "Je suis caissière dans une petite supérette, à plein temps", raconte-t-elle. "A l'origine, j'avais choisi cette option parce que les horaires étaient flexibles. Ça me permettait de pouvoir aller chercher ma fille à l'école. Il y a deux ans, mon chef de service a commencé à me faire des avances, que j'ai refusées. Et pile à ce moment-là, mes horaires ont commencé à changer. Je faisais toutes les fermetures, alors qu'avant, je terminais à 17h. Quand je lui ai posé la question, il m'a répondu que je ne méritais pas de traitement de faveur, mais que si je revoyais mon attitude envers lui, ça pourrait changer. Et que si je n'étais pas contente, je n'avais qu'à partir."

Mère célibataire, Maria affirme s'être sentie "comme prise en otage". "Mon chef savait que mon ex-mari, violent, se battait pour obtenir la garde de notre fille. Comme je n'avais jamais pu prouver les coups, il avait ses chances si je ne pouvais plus être disponible pour mon enfant." Finalement, la quadragénaire a réussi à s'arranger avec une autre maman de l'école, solidaire, qui a accueilli sa fille tous les soirs jusqu'à ce qu'elle ne sorte du travail. "Pour avoir dit non à du sexe, j'avais le choix entre perdre ma fille et quitter mon job", dénonce-t-elle. "Les gens qui font ça savent que c'est notre parole contre la leur, et qu'on a beaucoup plus à perdre."

"J'ai été jetée d'un tournage pour avoir refusé de bosser avec un agresseur"

Dans tous les milieux professionnels, les femmes qui osent parler sont encore considérées comme des femmes à problèmes. "J'ai gagné une réputation de fouteuse de merde dans le porno", regrette aujourd'hui Eva*, actrice de films pour adultes. "En 2021, sur un tournage, je découvre que mon partenaire de scène est un mec accusé par plusieurs autres actrices de ne pas avoir respecté leur consentement. On parle de sodomies surprises, de gifles non-consenties, de ne pas respecter quand elles disent stop. C'est ni plus ni moins du viol, et ce n'est pas parce qu'on bosse dans le porno que ça devient correct, bien au contraire. On a un devoir d'exemple", estime la jeune femme, âgée de 28 ans.

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Pour elle, pas question de tourner avec cette personne. "Je ne voulais pas prendre de risque pour moi, déjà. Et je ne voulais pas non plus qu'on puisse penser que je cautionne ce genre d'attitude." Elle décide donc d'en parler ouvertement au réalisateur. "Je pensais naïvement qu'il n'était pas au courant, que la prod avait mal fait ses recherches. En vrai, il s'en moquait, tout simplement. Il m'a répondu que si je n'étais pas contente, je n'étais pas obligée de tourner. Mais que je ne serai pas payée. Il préférait l'avoir lui que moi." Et de conclure, avec autant d'amertume que d'inquiétude : "Moi, j'ai eu le courage de dire non, de partir. Je sais bien qu'en faisant ça, je me suis grillée auprès de certaines personnes dans la profession. D'autres nanas, plus précaires ou plus fragiles, ne pourront pas faire la même chose, et ça me brise le coeur."

"Mon supérieur hiérarchique m'a poussée à la démission"

Angéline* le dit d'emblée : "Je ne suis pas une belle femme. C'est un constat qui ne me dérange pas : j'ai des dents abîmées, une peau à problèmes, je ne prends pas soin de ma ligne... Pour être honnête, je me fous de mon apparence. Je bosse dans l'informatique, et la dernière chose qu'on me demande, c'est d'être pimpante. C'est cliché, mais c'est comme ça, et ça me va." Cette trentenaire brut de décoffrage est asexuelle, c'est-à-dire qu'elle ne ressent aucune attirance sexuelle pour quiconque. "Ça m'aide à ne pas me soucier des diktats de la société." Pourquoi de telles précisions sur son physique ? Parce que ce sont justement les arguments utilisés par son supérieur hiérarchique pour la harceler.

"Quand il a commencé à me faire des avances, je vais être honnête, je lui ai ri au nez. Ce n'était peut-être pas très délicat de ma part, mais c'est un beau gosse traditionnel, je ne voyais pas ce qu'il voulait d'une nana mal fagotée comme moi. Mais il est devenu très insistant. Quand je l'ai menacé de me plaindre aux Ressources Humaines, c'est lui qui a rigolé. Il m'a dit : 'Tu penses vraiment qu'ils vont croire qu'un mec comme moi voudrait d'une fille comme toi ? Tu vas passer pour une arriviste.'" Très vite, en discutant de la situation avec une collègue, Angéline réalise qu'il a raison. "Ma collègue était persuadée que je me faisais des films."

Le harcèlement cesse, mais très vite, la jeune femme constate que son travail est de plus en plus critiqué par ses employeurs. "J'ai réalisé que mon supérieur ne me transmettait plus les bonnes informations, pour me faire passer pour une idiote. Pas tout le temps, mais suffisamment souvent pour que ça impacte ma réputation dans la boîte sans paraître évident qu'on me mettait des bâtons dans les roues. Puis, il a refusé des congés que je voulais poser. Il m'a collé toutes les missions les plus chiantes. J'ai fini par démissionner, parce que je ne supportais plus l'ambiance qu'il avait créée, sous prétexte que je n'ai pas voulu ouvrir les cuisses." Un regret pour Angéline, qui soupire : "Je n'aurais sans doute pas dû le laisser gagner."

* Dans un souci d'anonymat, les prénoms ont été changés.

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