Journée internationale des droits des femmes : les hommes se sentent-ils menacés par le 8 mars ?

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Five women of different nationalities and cultures standing together. Friendship poster, the union of feminists or sisterhood. The concept of gender equality and of the female empowerment movement.
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L'égalité femme-homme, un statut atteint en France ? C'est la question qui revient chaque année à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Cette journée d'hommage, de lutte et de mobilisation est souvent tournée en dérision, sous prétexte que la situation des Françaises n'est "pas si mal" en comparaison à d'autres pays du monde. Mais les arguments avancés par les masculinistes pour affirmer que les femmes sont elles aussi privilégiées à leur manière tiennent-ils véritablement la route ? Pour le savoir, nous avons interrogé plusieurs expertes en la matière, qui les ont déconstruits à l'aide de chiffres et de faits.

Chaque année, la Journée internationale des droits des femmes est tournée en dérision par les anti-féministes et les masculinistes. L'événement est réduit à une "Saint-Valentin" bis par de nombreuses marques, ce qui brouille le message pour les moins informés, mais surtout, pour bon nombre d'hommes, l'égalité est atteinte depuis longtemps, et les combats féministes sont purement et simplement misandres. Ils sont persuadés que les femmes ne veulent pas l'égalité mais la domination, alors qu'ils sont eux-mêmes toujours dans une position largement dominante. Mais derrière ce rejet de la Journée internationale des droits des femmes représente aussi un mécanisme de rejet, de minimisation des revendications, tout simplement parce que de nombreux hommes n'ont pas envie de perdre le confort et les privilèges dont ils profitent allègrement aujourd'hui, ni de se remettre en question au sujet des dits privilèges. Et pour appuyer leur position, ils utilisent des arguments qu'ils prétendent "irréfutables". Irréfutables, vraiment ? Eh bien, la réponse est pourtant non.

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Argument n°1 : "Les femmes sont moins intéressées que les hommes par les postes à responsabilité"

Le sujet est aussi vieux que le droit des femmes à exercer la profession de leur choix. Pour justifier le manque de femmes dans les hautes sphères, nombreuses sont les personnes qui affirment que le plafond de verre n'existe plus, et que si la plupart des postes à responsabilité sont exercés par les hommes, c'est tout simplement à cause d'un manque d'intérêt de la part des femmes. Mais pour Elodie Jauneau, historienne spécialiste de l'histoire des femmes et du genre, c'est une autre histoire. "Il existe des femmes comme des hommes qui ne sont pas carriéristes, qui n'ont pas forcément le souhait de monter très haut dans la hiérarchie professionnelle. Pour autant, les faits sont tenaces puisque, à force de répéter sans cesse que les femmes sont moins capables, plus instables, avec des carrières professionnelles plus morcelées – maternités, précarités, contrats courts subis... – que les hommes, le plafond de verre est une réalité. Parce que la plupart des fonctions de pouvoir sont occupées par des hommes qui décident entre eux, la voix des femmes est inaudible voire pas sollicitée. Il y a donc un schéma inconscient dans les mentalités collectives qui veut que ce soit plus difficile pour les femmes que pour les hommes. Et ce schéma est conforté par les faits et l'absence de parité dans les instances de pouvoir."

Margaux Collet, militante féministe au sein de plusieurs collectifs, formatrice et responsable d'études en matière d'égalité femme-homme et lutte contre les violences masculines précise par ailleurs que : "C'est un argument facile, qui permet de se donner bonne conscience face aux inégalités qu'on peut avoir face à toutes sortes d'oppressions." Selon elle, il y a deux facteurs à prendre en compte : "La première, c'est que les femmes ont déjà plein de responsabilités : en majorité, elles ont celles de l'éducation et du soin des enfants, elles sont majoritaires parmi les aidants, pour les personnes qui sont dépendantes, elles ont la responsabilité de l'entretien de la maison, et celle de la charge mentale au sein du couple. Mais ce sont des responsabilités qui n'apparaissent pas sur leur feuille de salaire à la fin du mois. De fait, elles ont moins de temps disponible. Cela ne veut pas dire qu'elles ne sont pas intéressées, mais que c'est plus difficile pour elles de jongler entre deux, voire trois journées. Et le deuxième point, c'est qu'aujourd'hui, sur le papier, les femmes peuvent exercer n'importe quel métier, à n'importe quel niveau. Mais elles ne sont pas attendues. Ce sont des métiers qu'elles n'ont pas pu exercer pendant longtemps, des postes qui ont longtemps été trustés par les hommes, et donc elles doivent faire leurs preuves, être irréprochables, et elles sont souvent sur qualifiées pour les positions qu'elles briguent. On l'a vu par exemple en politique : beaucoup de femmes politiques ont évoqué les remarques sexistes, les allusions sexuelles, le procès d'incompétence qui est quotidien. Dans les faits, on va souvent dire que l'on est "en désaccord" avec le projet politique d'un homme, tandis qu'une femme va vite être taxée d'incompétence." D'où la difficulté de se faire une place.

Argument n°2 : "En cas de séparation, les femmes sont privilégiées pour obtenir la garde des enfants"

C'est sans doute l'argument qui revient le plus dans la bouche des masculinistes pour pointer les inégalités dont ils seraient victimes : en cas de divorce, ils seraient privés de leurs enfants, au profit de la mère de ces derniers. Mais Margaux Collet l'affirme sans hésiter : "C'est un argument fallacieux." "C'est un argument que l'on entend souvent à tort et qui est repris sans vérification dans les médias. On l'a notamment entendu à l'époque des mobilisations de SOS Papa, un groupuscule masculiniste dont les arguments et le profil ont largement été déconstruits par les médias qui s'y sont intéressés. Ça fait des décennies que l'on entend ce faux argument selon lequel la justice familiale accorderait plus souvent et de manière arbitraire aux mères. Le ministère de la Justice a publié à de multiples reprises des chiffres qui prouvent que c'est faux. Aujourd'hui, à 75%, la résidence principale est accordée à la mère parce que c'est un accord entre les deux parents, et surtout des pères qui demandent une garde réduite, à savoir un week-end sur deux, et la moitié des vacances. Quand les deux parents sont en désaccord et demandent tous les deux la résidence principale, ils l'obtiennent à 50-50, et quand il y a une demande de résidence alternée, elle est accordée. Si 75% des résidences principales sont accordées aux mères, c'est parce que les pères ne la demandent pas, ou qu'il y a un accord entre les deux parents."

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Argument n°3 : "La prolongation du congé d'accueil du 2ème parent a pour but d'handicaper la carrière des hommes"

D'ici quelques mois, le congé d'accueil du 2ème parent sera officiellement mis en prolongé, passant de 14 à 28 jours. Une bonne nouvelle qui signifie que la personne qui n'a pas porté l'enfant va pouvoir s'impliquer d'avantage dans le quotidien du nouveau-né. Du moins, en théorie. En pratique, ce congé n'est pas obligatoire, pas forcément encouragé par certains employeurs, et certaines personnes, à l'instar de la sénatrice LR Chantal Deseyne, ont même osé affirmer que : "Le congé paternité peut mettre en difficulté les entreprises mais aussi les jeunes pères qui n'ont pas envie de prendre ce congé." Le congé paternité peut-il représenter un handicap ? "Si tel est le cas, c'est uniquement parce qu'on laisse croire depuis des années et des décennies que le congé parental ne concerne que les femmes et que celle du père n'est pas encore ancré dans les mentalités", affirme Elodie Jauneau. "Par conséquent, un homme prenant un congé paternité sera consciemment ou consciemment pointé du doigt par ses collègues ou sa hiérarchie. Heureusement, ça n'est pas le cas partout. Le seul moyen de faire tomber cette idée reçue est de le rendre obligatoire comme pour les femmes."

Margaux Collet va encore plus loin : "La France est vraiment à la ramasse sur les questions de la répartition à la naissance entre la mère, qui assure la grossesse, et le deuxième parent. A titre de comparaison, quand la France passera à 28 jours, l'Espagne passera à 16 semaines, donc on est encore très loin, c'est presque ridicule. Cela va tout de même permettre un vrai lien entre l'enfant et le deuxième parent à la naissance, pour se répartir les tâches, ce sera plus simple. Et puis je pense que plus on va aller vers un alignement entre le congé paternité et le congé maternité, plus ça aura un effet bénéfique en matière d'égalité professionnelle. Est-ce que ça serait handicapant pour les hommes ? J'ai envie de dire que c'est un peu une blague, parce qu'à l'heure actuelle, les femmes sont victimes de sexisme et de discrimination parce qu'on projette sur elles le risque d'un congé maternité. Cela peut représenter des discriminations à l'embauche ou dans la progression de carrière. D'ailleurs, ce congé est à peu près la seule absence au travail que l'on peut anticiper : on a neuf mois pour se préparer. Quand un salarié a une maladie ou se casse la jambe au ski, ça survient de manière imprévisible, on ne sait pas combien de temps ça va durer et c'est difficile de s'organiser, et pourtant on le fait. Et on ne va pas interdire aux gens de partir en vacances au ski. Le congé maternité ou paternité, on a le temps de l'anticiper et de préparer les choses pour que ça se passe dans de bonnes conditions."

Argument n°4 : "La Journée internationale des droits des femmes ne sert à rien, elle est seulement symbolique"

"Et la Journée internationale des hommes, elle est quand ?", s'interrogent chaque année les masculinistes. Non seulement cette dernière existe, mais en prime, cette formulation efface plusieurs éléments de la journée du 8 mars, qui n'est pas la "journée de la femme", mais celle des droits des femmes. Pour Margaux Collet, cette journée est effectivement symbolique. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'elle ne sert à rien, loin de là. "Les symboles sont importants aussi, que ce soit pour les commémorations ou pour les combats. C'est une journée de commémoration et d'hommage envers toutes les féministes qui ont porté leurs combats, parfois au péril ou au prix de leur vie. C'est une journée de sensibilisation, de mobilisation, partout dans le monde. C'est un jour par an, et ça a le mérite de mettre un coup de projecteur sur les militantes de l'ombre, et ça offre aussi une fenêtre médiatique pour parler des inégalités, interpeller les pouvoirs publics. Mais évidemment, les féministes ne le sont pas seulement le 8 mars, elles le sont 365 jours par an."

Elodie Jauneau partage son avis : "Même si les luttes féministes ont permis de grandes avancées au fil des siècles, cette journée est fondamentale pour rappeler à l'ensemble de la société tout ce qu'il reste à faire. Elle permet également de montrer à celles et ceux qui pensent que l'égalité est réelle et que "tout va bien", que ce n'est pas le cas. Tant dans la sphère publique que dans la sphère privée."

Argument n°5 : "L'égalité femme-homme est largement acquise en France"

Et justement, est-ce que tout va vraiment bien en France en matière d'égalité femme-homme ? Pour l'historienne : "Il faut distinguer la théorie de la pratique. Si, dans les textes officiels, les lois et autres directives, l'égalité est une obligation réelle, dans les faits – évolution de carrières, plafond de verre, sexisme ordinaire, préjugés, imaginaire collectif, professions dites "masculines"... – Ça n'est pas encore le cas." Margaux Collet précise : "C'est une idée qu'on entend très souvent, qui peut être tentante, rassurante, même optimiste. C'est ce que l'on appelle l'illusion de l'égalité. C'est-à-dire qu'on se dit 'C'est bon, on a l'égalité en droit, globalement tout va bien', et c'est une idée généralement associée à la France qui se voudrait championne de l'égalité, pays des droits humains."

Pourtant, dans les faits, l'égalité est loin d'être acquise : "Il suffit de se baser sur des faits, sur des chiffres pour le voir, et que ce soit dans des domaines très différents, comme les chiffres des violences par exemple. Aujourd'hui en France, une femme est violée toutes les 7 minutes selon les chiffres du Gouvernement. Et le 5 mars, on comptabilisait déjà 15 féminicides en France. Rien que ce chiffre devrait suffire à faire comprendre qu'on est loin de l'égalité. Il y a également encore les inégalités de salaire, qui s'élèvent encore à 24% en France, ou encore le fait qu'il n'y ait jamais eu de femme présidente de la République en France. Ce sont trois faits, et je pourrais en citer des centaines."

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Argument n°6 : "Puisque les féministes tiennent autant à l'égalité, il faudrait renommer la journée pour qu'elle devienne la Journée internationale de l'égalité homme-femme""

L'inclusivité, la diversité, l'égalité : voilà ce que demandent les féministes dans leurs luttes, n'en déplaisent à ceux qui voudraient qu'elles ne soient que des misandres, des femmes qui détestent les hommes parce qu'elles rêvent de pouvoir les dominer. Pourtant, les opposants à la Journée internationale des droits des femmes n'hésitent pas à se servir de ces arguments pour affirmer que si leur volonté est vraiment l'égalité, la journée du 8 mars devrait changer d'intitulé. "Je ne suis pas d'accord", déclare Elodie Jauneau. "Nous pourrons célébrer ou rendre hommage à l'égalité femmes-hommes quand elle sera effective. Aujourd'hui, le 8 mars est une journée de luttes et de revendications et elle doit rester ainsi. Non seulement pour rappeler les luttes passées mais aussi pour rappeler et marteler toutes les luttes actuelles et tout ce qu'il reste à faire pour que cette égalité soit réelle."

"Le féminisme, c'est un mouvement avant tout, et surtout pour les femmes", rappelle Margaux Collet. "L'objectif est certes de mettre fin au sexisme et d'aboutir à l'égalité femme-homme, mais quand ce genre d'argument sur l'inclusivité vient de masculinistes, il y a une sonnette d'alarme qui me fait dire que c'est de la mauvaise foi."

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Argument n°7 : "Les féministes desservent la cause des femmes"

Quelle féministe n'a jamais entendu cette critique de la part des opposants à l'égalité femme-homme ? Quel que soit le combat, et le moyen de lutte choisi, les femmes sont accusées de "desservir leur cause" dès qu'elles donnent de la voix. "Ce n'est pas un argument nouveau", soupire Margaux Collet. "On l'a entendu sur les suffragettes, le Mouvement de libération des femmes, ou même sur Simone Veil et Gisèle Alimi, qui sont aujourd'hui mises sur un piédestal. En leur temps, elles ont été constamment accusées de desservir leur cause, de se tromper de combat. C'est un grand classique du "bingo féministe", que de dire que les féministes desservent leur cause ou se trompent de combat. Je pense que les personnes qui utilisent ce type d'argument sont celles qui n'ont aucun intérêt pour cette cause. Qu'est-ce que proposent ces gens, justement, pour cette cause ? Ce que je constate, c'est que ce genre de propos sexistes vis-à-vis des féministes viennent de gens qui sont plutôt à l'aise avec le patriarcat et les privilèges qui sont les leurs."

FRANCE - MAY 30:  Suffragettes belonging to LA FEMME NOUVELLE movement (THE NEW WOMAN) and led by Louise WEISS symbolically burned their chains at Bastille Square in Paris while waving signs on which were written
(Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

Un avis partagé par Elodie Jauneau, qui rappelle que : "Comme dans tous les mouvements de lutte, il existe des féministes plus radicales que d'autres. Nos ancêtres féministes avaient des moyens de luttes parfois hyper violents. Certaines l'ont même payé de leur vie. Le mouvement féministe dans sa pluralité souffre de caricatures et de préjugés. Les féministes ne combattent pas les hommes. Les féministes luttent pour une égalité totale entre femmes et hommes et mais pas pour prendre la place des hommes. Celles et ceux qui disent que les féministes desservent la cause des femmes devraient s'interroger sur leur propre rapport à cette lutte et à celles et ceux qui la mènent. On lit souvent ici ou là que les féministes "d'avant" étaient plus mesurées, plus pondérées, ce qui correspond d'ailleurs à des qualités qu'on attribue régulièrement et naturellement aux femmes. C'est archi-faux. Leurs méthodes, replacées dans leur contexte, étaient bien souvent bien plus radicales que les nôtres."

Article : Laetitia Reboulleau

Interviews : Elsa Wolinski et Carmen Barba

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