Retrait du préservatif sans consentement : "C'est un viol, et la loi doit changer pour que cet acte abject soit considéré comme tel"

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Asian woman is having a drama. She is suffering from depression.

Les débats autour du "stealthing", le fait de retirer le préservatif en plein acte sans prévenir son ou sa partenaire, a été relancé par un témoignage bouleversant sur Twitter. À l'étranger, des lois commencent à punir cet acte. Plusieurs personnes ayant été victimes de cette pratique ont accepté de témoigner à ce sujet, et de raconter le traumatisme qui en a résulté.

Connaissez-vous le stealthing ? Non, il ne s'agit pas du dernier mot à la mode en matière de comportement amoureux sur les sites de rencontre, mais bien d'un acte abject qui s'apparente à un viol, même s'il n'est pas encore légalement considéré comme tel. Le stealthing, c'est le fait de retirer son préservatif lors d'un rapport, sans le dire à son ou sa partenaire pour lui imposer un rapport non protégé. Cette pratique est loin d'être rare, et bon nombre de personnes l'ont subies sans connaître son nom. Mais à travers différentes affaires ces dernières années, elle s'est fait un triste nom... Ce qui pourrait toutefois permettre de légiférer dessus très prochainement.

Vidéo. Façon Sexe - Amal Tahir : "Le stealthing, c'est une agression sexuelle et ça arrive fréquemment"

Récemment, l'éducatrice et formatrice en santé sexuelle Diane Saint-Réquier a fait beaucoup de bruit sur Twitter en témoignant du stealthing dont elle a été victime. Avec beaucoup de courage, elle a raconté sans tabou comment un homme l'avait récemment pénétrée sans préservatif, alors qu'elle avait beaucoup insisté à ce sujet. Et après coup, l'individu en question lui a reproché d'être "chiante", d'avoir eu une réaction "disproportionnée". Bref, cet homme a tenté de nier le ressenti de sa partenaire pour minimiser ses propres actions répréhensibles. Le courageux témoignage en question a été partagé par plus de 6 000 personnes, et notamment par plusieurs femmes (et quelques hommes) qui ont été victimes de pratiques similaires.

"J'ai pu mettre des mots des mots sur ce qui m'est arrivé grâce à Diane Saint-Réquier"

Chloé a 37 ans, et cela fait maintenant plus de 10 ans qu'elle a été victime de stealthing. Et jusqu'à il y a quelques jours, elle ne savait même pas que ce dont elle avait été victime portait un nom. "Quand j'avais 27 ans, j'ai voulu coucher avec ce mec qui me plaisait. J'ai insisté sur le fait de porter une capote, car je ne prenais pas de contraception à l'époque. Il m'a assuré que c'était ok pour lui, qu'il comprenait. Je l'ai vu enfiler la capote, d'ailleurs. Mais quand il s'est retiré, j'ai senti du sperme couler. Je lui ai demandé si le préservatif s'était déchiré, et il m'a répondu tout naturellement : "Non, je l'ai viré, je sentais rien." Et quand je lui ai rappelé que je ne prenais pas la pilule, il m'a dit : "C'est pas grave, rince-toi bien et ça sera ok". Comme si une douche empêchait de tomber enceinte !"

Au-delà de sa colère, Chloé affirme s'être sentie "salie". "J'avais bien conscience que mon consentement n'avait pas été respecté", affirme-t-elle. Mais lorsqu'elle en parle à des proches, elle ne reçoit pas vraiment de soutien. "Si tu as accepté de coucher avec lui, capote ou pas capote, ce n'est pas un viol", m'a-t-on dit. "Au pire, tu n'as qu'à prendre la pilule du lendemain." Mais cette histoire m'a travaillée, et j'ai redoublé d'attention par la suite. Jusqu'à lire le témoignage de Diane sur Twitter, et de pouvoir enfin mettre des mots sur mon expérience. Elle a eu tellement de courage, je lui en suis vraiment reconnaissante."

"14 ans après, j'en suis encore traumatisée"

Elise avait 18 ans lorsque cela s'est produit : "L'innocence de mes 18 ans m'a fait culpabiliser de ne pas avoir vérifié." Sur le moment, lorsqu'elle a fait part de son effroi à son partenaire, elle lui explique : "On aurait pu en parler quand même ? Il a répondu : "À quoi ça sert ? Tu aurais dit "non"." Pour justifier le retrait du préservatif, l'homme s'est défendu d'un :"Mon sexe n'aime pas trop le latex. Je ne sentais rien". 

Quand Elise repense à l'évènement, elle ne peut s'empêcher d'éprouver de la culpabilité : "Parfois je me dis 'Mais quelle conne'". Un sentiment qui se manifeste régulièrement chez les victimes et qui est souvent malheureusement amplifié par l'entourage. "Quand j'en parle, certains me disent 'Ça se sent la différence quand il y a préservatif ou pas'". Elise avoue : "J'ai vu la boîte, je l'ai vu le déballer". Et d'ajouter : "Pourquoi encore retourner la situation sur la victime et la faire passer pour la coupable as USUAL ("comme d'habitude", ndlr)". 

Preuve en est que le stealthing, qui bafoue la notion du consentement, est un comportement tristement banalisé par notre société.

Vidéo. Marie-Anne explique comment, en plein rapport, elle a interrompu son partenaire

"Quand j'ai voulu porter plainte, on m'a ri au nez"

Sandrine a elle aussi été victime de stealthing il y a quelques mois à peine. "Je connaissais la pratique et son nom, puisque j'avais suivi ce qu'il s'était passé en Nouvelle-Zélande. Sans parler de cette sombre affaire de plainte contre un ambassadeur en 2020. Quand j'ai confronté mon partenaire, il m'a dit qu'il ne voyait pas de mal à me baiser sans capote puisque je l'avais sucé sans protection. Et qu'il ne pensait pas que je verrais la différence, donc qu'il n'avait rien dit. C'est grave, non ?"

Très remontée, la jeune femme âgée de 22 ans décide de porter plainte. "Ce n'était pas tant pour moi, mais pour l'empêcher de faire subir la même chose à d'autres nanas qui n'auraient pas le courage de lui mettre le nez dans son caca. Mais au commissariat, on m'a ri au nez avant de me dire de ne pas monopoliser les officiers avec mes conneries. Je suis ressortie en me sentant encore plus salie, plus humiliée parce que pour ces tocards en uniforme, ce que j'avais vécu n'était pas grave du tout. Et je pense que tous les mecs qui partagent cet avis sont de potentiels agresseurs, qui pourraient sans trop de problèmes faire subir la même chose à leurs partenaires."

"Le stealthing, ça concerne les homos aussi"

Les affaires de stealthing évoquées dans la presse et sur les réseaux sociaux concernent souvent des femmes, premières victimes du patriarcat et de toutes ses dérives. Mais les hommes homosexuels ne sont pas en reste. "Je tombe souvent sur des prétendus "mâles alpha" qui trouvent que la capote c'est relou, que ça les empêche de prendre leur pied. Ceux-là n'ont même pas leur place dans mon lit. Mais récemment, j'ai découvert qu'un de mes plans cul avait retiré le préservatif, et j'étais horrifié", raconte Luis. "On n'avait pas évoqué nos derniers tests d'IST, mais je sais que c'est un coureur qui ne se protège pas tout le temps, donc potentiellement, il aurait pu me refiler un truc."

Mais au-delà de ça, Luis le sait : le stealthing est un acte répréhensible. "C'est un viol, mes copines me l'ont suffisamment répété, et je compte bien relayer la bonne parole des nanas géniales de mon entourage pour que plus personne ne subisse jamais ça. J'estime que la loi doit changer pour que cet acte abject soit considéré comme tel. Mais il est important de rappeler que les femmes ne sont pas les seules concernées. La communauté gay est loin d'être aussi safe qu'il n'y paraît, et ce genre de choses arrive malheureusement aussi chez nous."

Stealthing : que dit la loi ?

Pour Xavier (le prénom a été changé), policier spécialisé dans les violences sexuelles et conjugales souhaitant rester anonyme : "La définition d'un viol est claire. Selon l'article 222-23 du Code Pénal : 'Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d'autrui ou sur la personne de l'auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol.' Le problème, c'est que la notion de surprise reste floue, et c'est la raison pour laquelle il est difficile pour les victimes de faire valoir les cas de retrait du préservatif. D'autant que, contrairement à un viol qui laisse généralement des stigmates visibles, le retrait du préservatif, lui, ne laisse pas vraiment de marques visibles si ce n'est l'éjaculation."

Il n'y a en effet pas encore de législation spécifique au stealthing en France, alors que c'est notamment le cas en Nouvelle-Zélande, et que ce sera bientôt le cas dans plusieurs états des Etats-Unis. La législature de l'État de Californie a approuvé ce mardi 7 septembre une mesure visant à interdire le stealthing, et le projet de loi n'attend plus que la signature du gouverneur démocrate Gavin Newsom. Si le projet de loi est définitivement accepté par ce dernier, la Californie sera le premier état du pays à faire du stealthing un véritable délit civil, et d'autres devraient suivre. Des projets similaires sont notamment à l'étude dans les états de New York et du Wisconsin.

Sur le site Village de la Justice, l'avocat Antonin Paillet affirmait en juillet 2020 : "En France, il n’existe pas (à ma connaissance) de jurisprudence portant directement sur le stealthing, mais la qualification de viol devrait s’imposer. S’il ne fait pas de doute qu’il ne peut s’agir que de viol par surprise, il reste encore à faire reconnaître le fait que la surprise puisse porter sur une des modalités du rapport sexuel. La jurisprudence récente de la Cour de cassation invite à un certain optimisme dans ce sens." Il précise toutefois : "Juridiquement la notion de surprise n’est pas un sentiment d’étonnement purement subjectif mais elle consiste en un stratagème ou un engrenage destiné à provoquer l’erreur de la victime qui, de ce fait, n’est pas en mesure de donner un consentement en connaissance de cause. Aussi le stealthing devrait être considéré comme un viol par surprise au même titre que toute manœuvre conduisant à induire une victime en erreur sur une condition au rapport sexuel expressément posée comme telle par elle."

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